Shōjo manga, nouvelle gauche et tragédie
Le livre Le Japon grec : Culture et possession (Gallimard, 2019), par l'historien Michael Lucken, explique la diffusion et l'appropriation au Japon de la culture de la Grèce antique. Ce processus, qui débute réellement lors de l'époque moderne (1968-1945), se fait par étapes successives au fur et à mesure que les intellectuels japonais se familiarisent avec la langue et la culture grecque classique. Ils le font d'abord par butinage, avant de développer une vision cohérente, et sensiblement différente de celles qui ont cours en Europe.
Cette appropriation participe au processus de modernisation du Japon, et sert de justification à l'impérialisme puis au fascisme japonais (notamment avec Platon). Bien entendu le Japon a aussi largement puisé dans des références chinoises et japonaises lors de son processus de modernisation —Lucken mentionne d'ailleurs Moderne sans être occidental : Aux origines du Japon d'aujourd'hui (Gallimard, 2016) de Pierre-François Souyri, qui parle de cela—, mais la Grèce lui permet de tutoyer les puissances occidentales en partageant les mêmes références culturelles et intellectuelles.
L'auteur ne parle du manga et de l'animation que de manière franchement marginale. Cet ouvrage m'a cependant fait mieux comprendre quelque chose sur l'évolution du shōjo manga.
Bourgeoisie
La culture shōjo a principalement émergé dans les magazines shōjo et dans les écoles pour filles du début du XXe siècle, qui s'adressaient principalement aux filles des classes moyennes et supérieures. Il s'agit donc initialement d'une culture relativement bourgeoise, malgré la contribution de quelques romancières de conscience socialiste, comme Chiyo Kitagawa (北川千代). Elle est lettrée, portée sur le divertissement (mode, littérature, cinéma, théâtre…), avec un exotisme occidental, et un peu hors du monde (les écoles isolent les filles du reste de la société). Bref, une réalité éloignée de celle des filles des masses laborieuses.
La Guerre de Quinze Ans (1931-1945), la défaite, puis l'occupation étatsunienne de 1945-52 a eu un grand pouvoir de nivellement social. Les magazines shōjo se sont adapté à cette nouvelle donne. Les fictions shōjo ont alors commencé à traiter de pauvreté et d'exclusion, tout en conservant des éléments glamours et bourgeois. De manière caricaturale le manga Ano hoshi wa kiete mo (あの星はきえても, 1966) par Machiko Satonaka a pour héroïne une prisonnière juive dans un camp de concentration nazi. Même dans les pires conditions imaginables lors d'un génocide, il reste important de porter du haillon un minimum glamour avec de belles jupes évasées, voire des petits chemisiers et on se fait des tresses pour les plus coquettes.

Ce petit côté glamour n'entache pas le récit absolument terrible, qui va évidemment très très très mal se terminer.
Catharsis
Je pense que ça ne surprendra personne : le shōjo manga des années 1950-70 verse régulièrement dans la tragédie, avant que cette tendance ne commence à refluer dans les décennies qui suivent. Jusqu'à présent j'avais toujours considéré cela comme une évidence, sans trop me poser la question du pourquoi du comment, mais Lucken parle de quelque chose qui pourrait l'expliquer.
Il mentionne en effet qu'au tout début de la décennie 1950 le professeur de lettres classiques occidentales Shigeichi Kure (呉茂一) et le philosophe Masakazu Nakai (中井正一) popularisent le concept de catharsis auprès d'un large public, avec leurs ouvrages respectifs Girishia shiwa (ギリシア神話, Chūōkōron shinsha, 1950) et Bigaku nyūmon (美学入門, Kawade shobō, 1951). Ces deux livres sont des succès éditoriaux : le deuxième place la catharsis au centre de sa réflexion ; le premier popularise les mythes et le théâtre grecs, et avec eux la catharsis.
Pour Nakai en particulier, la catharsis permet de déconstruire le processus qui a mené le Japon au fascisme. Il faut revivre sa propre déchéance afin d'en comprendre les mécanismes et d'en purifier les émotions. Le philosophe, cité par Lucken, explique qu'il est crucial de « dépeindre la souffrance et en pleurer ». Alors que la culture grecque classique a accompagné le développement du fascisme japonais avec Platon, Aristote et sa catharsis ont participé à en exorciser les démons.
Il ne s'agit pas de sur-interpréter le contenu des shōjo mangas de l'époque, mais cette mise en avant du concept de catharsis et de la mythologie et des pièces grecques permet, je pense, de mieux comprendre l'esprit de ce temps. Incidemment elle permet d'expliquer une certaine prévalence grecque dans les mangas, par exemple avec Selene no nageki (セレネのなげき, 1966) de Hideko Mizuno et Bara-iro no tenshi (ばら色の天使, 1964) du couple Miyako Maki et Leiji Matsumoto, et plus largement de l'antiquité méditerranéenne.

La gauche et la tragédie
Toutefois les œuvres de Riyoko Ikeda forment un terreau fertile pour qui cherche une influence philosophique et politique. L'autrice a étudié la philosophie à l'université, est alors militante communiste et impliquée dans les mouvements étudiants portés par la nouvelle gauche.
On en vient à son manga La Rose de Versailles (1972-73), qui m'a toujours gênée. Il s'agit d'une œuvre sur la Révolution française, un thème approprié pour le communisme, mais raconté du point de vue de deux personnages nobles : Marie Antoinette et Oscar François de Jarjayes. Si la seconde finit par prendre fait et cause pour le peuple, Marie Antoinette (et toute sa famille d'ailleurs) est dépeinte comme un personnage sympathique, malgré ses défauts (somme toute typiques pour une protagoniste de shōjo manga). À la fin du manga, Marie Antoinette est un personnage grave et droit dans ses bottes, qui inspire facilement du respect et de la pitié. Sa souffrance y est dépeinte, et on en pleure.
Certes Ikeda revendique l'influence de la biographie de Marie Antoinette par Stephan Zweig. Et le tropisme bourgeois de la culture shōjo reste prévalant. Mais j'ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi une autrice communiste a décidé de représenter des personnages nobles pendant la Révolution française sous un jour aussi positif.
Surtout que Marie Antoinette et Oscar sont nées le même jour. Cet élément scénaristique est une référence claire à un motif du shōjo manga de l'époque : celui des échanges/enlèvement de bébés, altérant à jamais le destin de deux fillettes, l'une riche et l'autre pauvre. Des œuvres notables comme Autant en emporte la brume (霧のなかの少女, 1966-7) d'Eiko Hanamura, Sasurai no taiyō (さすらいの太陽, 1970-1) du duo Keisuke Fujikawa et Mayumi Suzuki ou encore Glass no shiro (ガラスの城, 1969-70) de Masako Watanabe, sont dérivées de ce motif.
Il aurait donc été aisé pour Ikeda d'avoir pour protagoniste une pauvresse du tiers état, dont le destin est mis en perspective de celui de la reine de France (on retrouve cette idée avec Rosalie et Charlotte, d'ailleurs).
Nakai n'est pas le seul à avoir influencé la nouvelle gauche. En effet Lucken parle aussi de Masaaki Kubo (久保正彰), professeur de lettres classiques occidentales, qui de 1958 à 1970 enseigne le tragédie grecque à l'université de Tokyo. Il explique que cet enseignement infuse largement dans la scène angura, un mouvement de théâtre contre-culturel, associé à la nouvelle gauche. La tragédie grecque devient alors un sujet important de la scène angura.
D'Œdipe roi à Médée en passant par Les Suppliantes, la tragédie grecque met principalement en scène divinités, héros et royauté. En clair, pour certains courants de la gauche, les figures des puissants deviennent des protagonistes de choix pour des fictions.

L'utilisation de personnages nobles par Ikeda me semble soudainement beaucoup plus logique. Et après-tout, n'est-ce pas Oscar qui est associée aux « héros de la mythologie » et à Mars ?
PS : Merci à Docteur Pralinus, qui par ses commentaires et ses encouragements, a permis à un brouillon que j'allais bazarder, de devenir cet article.
D'ailleurs il suggère un potentiel lien entre d'une part les élèves du pensionnat dans Le Poème du vent et des arbres de Keiko Takemiya, et d'autre part les chœurs dans les tragédies grecques. Ça peut être une piste intéressante à creuser.

Rédigé le 2026-03-16.