Umi no koe, un yuri de sirène

Le yuri manga, en tant que genre commercial, est né au tournant des XXe et XXIe siècles avec l'apparition de publications comme Yuri shimai ou Yuri tengoku (toutes deux en 2003). Avant cette période l'histoire des mangas saphiques, particulièrement avant la décennie 1990, est relativement mal documentée, même au Japon. Une dizaine de mangas sont généralement mentionnés, tout au plus.
Toutefois Flors Enversa et Klonos Heart ont tenté de dresser une liste complète des histoires saphiques dans le shōjo manga avant 1987, avec pas moins de 75 titres trouvés (et quelques ladies' comics supplémentaires) :
Je peux aussi penser au site de Tokami, qui recense des anciens titres du début du XXIe siècle, mais aussi des œuvres des années 1980 et 1990, notamment dans les deux domaines des ladies' comics et des bishōjo mangas, qui sont rarement mentionnées ailleurs.
J'étais au Japon début avril. J'y ai acheté par le plus grand des hasards un shōjo manga saphique des années 1970 dont je n'avais jamais entendu parlé jusqu'à présent : Umi no koe (海の声), dessiné par Rui Matsumoto (松本るい) et publié dans le numéro de septembre 1973 du Bessatsu Shōjo Friend zōkan (別冊少女フレンド増刊).
Rose et Bonbon
Mais avant d'en parler, j'aimerai faire un petit point sur les shōjo mangas saphiques des années 1970. À leur propos, la chercheuse Yukari Fujimoto (藤本由香里) théorise un modèle en 1998 : La Rose Cramoisie et le Bonbon (真紅の薔薇と砂糖菓子).
Le concept est assez simple : la « Rose » est une fille un peu garçonne, généralement aux cheveux noirs, et ouvertement lesbienne, tandis que « Bonbon » est une fille féminine, généralement blonde et beaucoup plus hétéronormée (elle n'assume pas trop trop). Les deux sont attirées l'une par l'autre mais seront irrémédiablement séparées. Cette séparation est généralement causée par un scandale ou par la pression sociale face à leur relation saphique. Elle se matérialise le plus souvent par la mort de Rose dans le but de protéger Bonbon.
Selon Fujimoto, ce modèle provient du manga Shiroi heya no futari (白い部屋のふたり, Ribon Comic, 1971) par Ryōko Yamagishi (山岸凉子), et aurait infusé dans l'écrasante majorité des œuvres ultérieures, jusqu'à la décennie 1980. Si elle théorise le modèle en 1998, elle le réactualise dans la revue culturelle Eureka, le numéro de décembre 2014, Yuri bunka no genzai (百合文化の現在).
Pour intéressant et pertinent qu'il soit, le modèle de Rose et Bonbon me semble cependant limité dans son périmètre. Parmi les mangas déterrés par Flors et Klonos il y a notamment Fresh Green no kisetsu (フレッシュグリーンの季節, 1979), qui se termine par un magnifique « je t'aime !! » (大好き!!) lancé par l'héroïne envers son aimée.

De plus, j'ai exploré ces dernières années quelques shōjo d'horreur saphiques de l'époque, je pense en particulier à Bishōjo to karasu (美少女とカラス dans sa version de 1972+) de Miyuki Saga (さがみゆき) ou encore Hana no yōna Lilibeth (花のようなリリベット, 1973) de Masako Watanabe (わたなべまさこ) pour les titres qui m'ont le plus marquée. Ces œuvres restent dans le registre de l'horreur, donc se terminent mal. Mais la caractérisation du couple principal s'éloigne du moule Rose/Bonbon, et je trouve que d'une certaine façon, ils offrent une forme d’échappatoire à la lesbophobie ambiante.
Umi no koe
La librairie Shosen Grande, du quartier Jimbōchō, propose à la vente des dōjinshi en neuf. On y trouve notamment des titres de la collection Apple BOX Create.
Cette collection rassemble des mangas obscurs et oubliés de l'histoire, réédités sous la forme de dōjinshi avec l'accord des mangakas. Lorsqu'on s'intéresse à l'histoire du manga cette collection est donc particulièrement précieuse, car elle évite d'aller à la chasse aux vieux magazines et kashihon mangas originaux, hors de prix et souvent en très mauvais état. Plus globalement pour une française comme moi : il vaut mieux que les originaux restent au Japon, pour justement qu'ils soient revalorisés par des personnes comme Chiko Takahashi (高橋誓), la personne derrière Apple BOX Create.

J'ai donc acheté une anthologie de huit histoires courtes shōjo, par quatre mangakas, couvrant une période allant de 1973 à 1987. Les trois histoires de Rui Matsumoto possèdent un thème rural, dont Umi no koe. Je me permet de résumer succinctement l'histoire :
Taka est une adolescente d'un village de pêcheurs du Kansai. Cheveux noirs, courts, elle est athlétique (bonne nageuse). Un beau jour elle rencontre sur la plage une certaine Chihiro. Cette dernière est une fille charmante, blonde, et maladive ; elle est venue se reposer dans sa maison de vacances. Les deux deviennent rapidement très proches. Notamment Taka est protectrice envers Chihiro. Mais un jour qu'elle est seule sur la rive, le cœur de Chihiro défaille, et comme appelée par la mer, elle prend une barque et disparaît dans l'océan.
Quelques temps plus tard Chihiro revient devant Taka sous la forme d'une sirène. Les deux se voient alors tous les jours, à nager ensemble dans l'océan. Puis un jour Chihiro embrasse Taka, qui accepte ce baiser.
Malheureusement un pêcheur fini par capturer Chihiro, et compte la donner à des scientifiques. Taka sauve Chihiro en la renvoyant à la mer, puis Chihiro sauve Taka d'une noyade dans un maelström. Mais ce dernier les sépare définitivement. Taka reste au village, tandis que Chihiro va vivre loin des côtes.
La première chose qui saute aux yeux est l'inversion archétypale : la blonde féminine est celle qui dévie de la norme hétérosexuelle en initiant la relation saphique, tandis que la brune plutôt garçonne est la plus hétéronormée des deux et est passive dans la relation. C'est Chihiro qui devient « le monstre » en tant que sirène, tandis que Taka reste au village des humains (avec un ami garçon).

L'autre point notable est l'absence de mort, il y a bien une séparation, mais pas de mort. En lisant cette histoire comme une métaphore, Chihiro assume pleinement son homosexualité en prenant l'apparence d'une sirène, mais Taka n'a finalement pas le courage (ou l'opportunité) de la suivre. Cependant Chihiro va continuer à vivre sa meilleure vie de lesbi… sirène, le visage rayonnant. Il s'agit d'une fin un peu amère, mais pas tragique : il existe une possibilité de vivre en tant que lesbienne/sirène.
Ainsi en retenant cette interprétation métaphorique, l'aspect fantastique de l'œuvre permet clairement de s'extraire du contexte hétéronormé de la société de l'époque. C'est un angle mort du modèle Rose/Bonbon, qui a été conçu à partir d'histoires situées dans un contexte réaliste et contemporain. Le registre de l'imaginaire, qu'il soit avec des sirènes, fantômes et autres vampires, permet de dépasser le cadre de la société de l'époque, et ainsi d'offrir d'autres possibilités.
Il reste de très nombreux mangas oubliés comme celui-ci, et je suis certaine que parmi eux se trouvent d'autres histoires saphiques. Reste à les déterrer. • ° ✧
Rédigé le 2026-04-19. Dernière mise à jour le 2026-04-24.